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Les mémoires du Mont-Valérien


Introduction de Joëlle Dusseau, Inspectrice Générale d’Histoire-Géographie

 

Premier lieu d’exécutions en France pendant la Deuxième Guerre mondiale, le Mont-Valérien est devenu après la guerre un lieu où cohabitaient des mémoires complexes. 
L’histoire des mémoires, qui est désormais un des axes de l’enseignement, est abordé ici de la décision du général de Gaulle qui voulut faire du Mont-Valérien un lieu symbole de la France libre à la proposition de Robert Badinter qui recentre la mémoire sur la réalité première du lieu.
Ainsi informés, les professeurs, avec l’aide des services éducatifs du Mont-Valérien, seront à même de faire découvrir dans les meilleures conditions ce lieu majeur de l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale en France.

Une mémoire en construction

 

"De lumière remplissez nos esprits". Devise de l'Ile de Sein, ville Compagnon de la Libération.


Malgré la chape de plomb qui s’est abattue sur la France, les informations circulent. Dès 1941, Londres, les mouvements de Résistance savent que les Allemands procèdent à de nombreuses exécutions au Mont-Valérien mais aussi à Souge près de Bordeaux, à Châteaubriant, à Nantes.

Des lettres de condamnés sont lues à la Radio dela France Libre : le 22 mai 1942, Radio Londres diffuse le récit des dernières heures des martyrs de Chateaubriant. La voix devenue familière de Maurice Schumann accompagne ces lectures où l’horreur du récit côtoie l’espérance en « des lendemains qui chantent ». La presse clandestine reprend ces informations et les diffuse. Les Allemands, pour leur part, contribuent bien involontairement à informer la population en placardant affiches et avis annonçant les exécutions.

Paris est libéré le 25 août 1944. Le 1er novembre, le Général de Gaulle rend « l’hommage de la Toussaint aux morts de la Résistance » en se recueillant tout d’abord dans la clairière des fusillés du Mont-Valérien, puis il se rend au Fort de Vincennes où il prononce une allocution, et achève ce premier parcours de mémoire combattante encore toute palpitante par le cimetière d’Ivry, principal lieu d’inhumation de la région parisienne.

Il dédie cette journée à ces « morts massacrés pour la France… [qui sont] notre deuil et notre orgueil, comme tous nos soldats … qui sont tombés et tomberont encore jusqu’au dernier soir de la dernière bataille…. mais qui sont aussi notre lumière pour nous éclairer tout au long de la route qui mène à notre nouvelle grandeur, car nous avons à bâtir jour après jour cette France forte et pure qu’ils ont tous ensemble appelée par leur abnégation ».

Le ton est donné. Très tôt, de Gaulle affirme la prédominance d’une mémoire globalisante basée sur une Résistance où le militaire l’emporte sur le civil, où l’action collective, nécessairement réductrice mais unificatrice s’impose aux mouvements de Résistance, nombreux, très idéologisés pour la plupart et donc clivants. La mouvance communiste quant à elle revendique légitimement sa part dans les combats contre l’envahisseur et la Libération du pays et forge sa propre mémoire combattante. 

De Gaulle va structurer la mémoire combattante, lui donner ses cadres, ses orientations.
La construction de cette mémoire ne peut se comprendre que mise en regard des différentes interventions publiques du Général durant ces années d’immédiat après guerre.

En effet de Gaulle au cours de nombreux déplacements dans toute la France, au contact direct avec les Français, développe sans relâche la conception des institutions qu’il veut mettre en place, celle d’un pouvoir exécutif fort en capacité de s’opposer à l’instabilité gouvernementale conséquence d’un régime des partis omnipotents.

La construction de la mémoire combattante gaullienne s’inscrit dans ce projet politique global. 

Trois étapes décisives

 

18 juin 1945 :

A l’occasion du 5e anniversaire de l’Appel, de Gaulle préside un défilé militaire sur les Champs-Elysées  et ranime la flamme sous l’Arc de Triomphe. Escorté de 200 Compagnons de la Libération et de porteurs de la flamme, il se rend ensuite au Mont-Valérien. Après s’être recueilli dans l’ancienne casemate à l’entrée du fort où certains condamnés à mort étaient rassemblés, il se penche sur une vasque en bronze et lui transmet la flamme recueillie à l’Arc.

Par ce geste solennel, par cet acte fondateur, de Gaulle consacre le Mont-Valérien comme le lieu  majeur de la France combattante.

En déclarant que la flamme de la Résistance ne s’éteindra jamais, de Gaulle fait du Mont-Valérien le lieu de mémoire par excellence et le place dans la continuité de « cette guerre de 30 ans » établissant ainsi une filiation directe avec les combattants de la Première guerre mondiale. Cette référence implicite à une France unie dans toutes les circonstances, légitime sa vision d’une France victorieuse grâce à ses propres forces, aux côtés des alliés mais dont le rôle est minoré, aux passions politiques et idéologiques gommées. 

En septembre 1945, le général de Gaulle demande au ministre des prisonniers, déportés et réfugiés, Henri Frenay, lui-même résistant et fondateur du mouvement Combat, d’organiser pour le 11 novembre suivant une grande cérémonie en hommage aux morts pour la France de 1939 – 1945.

Mais comment choisir parmi tous ces morts celui qui représenterait à lui seul tous les combats de la France ? Tous en sont dignes. En choisir un seul, comme ce fut le cas en 1920 pour le Soldat inconnu ne correspond plus à ces nouvelles formes de combat sur des territoires différents, avec des hommes en uniforme d’autres pas, à des techniques qui s’apparentent souvent plus à la guérilla qu’à des combats traditionnels, ni à l’idée qu’a de Gaulle de rassembler les Français, de refaire l’unité de la Nation et lui faire recouvrer sa grandeur et sa place sur le plan international.

Frenay va définir des critères.
«  Il n’est pas possible que l’un d’entre eux seulement évoque pour la France tous ces enfants qui pendant cinq ans, en France, en Afrique, en Asie, dans les bagnes allemands … obéissant seulement à leur conscience, sur terre, sur mer, dans les airs, avec ou sans uniforme, sont morts pour la libération de la patrie. En dépit de la différence des lieux et des conditions dans lesquelles ils ont donné leur vie, tous ou presque étaient volontaires et tous sont morts avec au cœur la même détermination et la même espérance. Il  est essentiel que les cérémonies du 11 novembre prochain renforcent l’unité nationale en soulignant, malgré la diversité de leurs combats, l’unité profonde de nos morts, donc de la patrie. »  (Henri Frenay. La Nuit finira.)         
 
Le 29 octobre 1945, dans la salle des drapeaux des Invalides il est « procédé au tirage au sort des héros dont les dépouilles seront honorées par la Nation : combattants de 1940, FFL, résistants, déportés, prisonniers, hommes de la France d’outre-mer … ».

Pour Frenay, il est important que les noms de ces combattants soient connus de tous. Leur nombre est fixé à 15. En 1952, un 16e corps, symbole de la lutte contre les Japonais en Indochine, est rapatrié.

La liste met en évidence la très forte représentation des militaires. En effet, sur 16 noms, on compte 10 soldats issus des trois armées.

Les 5 autres morts sont présentés comme des combattants quelle que soit leur situation.

Tous sont morts en combattant, saisissant toute occasion pour s’opposer à l’ennemi, ne subissant pas avec passivité leur sort. Une communauté de destin les unit par-delà leurs différences.
Ce choix est bien évidemment conforme à la vision gaullienne des combats de la France libre.

Sur cette liste, les noms de deux femmes figurent, Berty Albrecht et Renée Lévy, mais aucune n’est morte par fusillade. Aucune femme ne sera fusillée ni au Mont-Valérien ni ailleurs, alors que leur engagement dans la Résistance a été particulièrement actif.
Ce n’est pas par pitié subite de la part de l’ennemi. Seules des raisons d’intérêt bien compris ont poussé les Allemands à prendre cette décision afin de ne pas renforcer le fort sentiment de rejet qui commence à poindre dans l’esprit des Français.
La répression allemande n’a épargné personne. Le sort réservé aux femmes n’est pas plus enviable que celui que subissent les hommes.
Les sentences de mort prononcées à l’encontre des femmes résistantes ou otages ne sont pas appliquées en France. Déportées en Allemagne, elles sont condamnées à de longues peines de réclusion dans les camps ou en forteresse ou bien décapitées à la hache si le recours en grâce est refusé.

Ainsi périrent :         
Simone Schloss décapitée le 2 juillet 1942 à Cologne ;
Emilienne Mopty décapitée le 18 juin 1943 à Cologne ;
France Bloch-Serazin en 1943. Internée à Lübeck, elle est décapitée à la prison de Hambourg-Wallanlagen.
Renée Lévy, déportée en application du décret NN (Nacht und Nebel), est décapitée à la hache le 31 août 1943 à Cologne.
Olga Bancic en 1944, décapitée le 10 mai 1944 à la prison de Stuttgart.
Et bien d’autres…

Olga Bancic écrit quelques heures avant son exécution à sa petite fille Dolorès des mots d’amour remplis de sérénité et d’espoir : 
« Ma chère petite fille, mon petit amour,
Mon amour, ne pleure pas, ta maman ne pleure pas non plus. Je meurs avec la conscience tranquille et avec toute la conviction que demain tu auras une vie et un avenir plus heureux que ta mère. J’ai toujours ton image devant moi… »
           
En avril 1954, une urne regroupant des cendres de déportés est déposée dans la crypte lors de la première journée pour la mémoire de la Déportation. Aucune mention ne figure sur l’urne. La mémoire de la déportation juive est encore absente de l’espace mémoriel public. On ne parle pas de la Shoah.
Un caveau, vide, attend le dernier survivant des Compagnons de la Libération. (Des extraits du film de la cérémonie sont projetés dans le centre d'information du haut lieu de la mémoire nationale)

Aucun de ces morts pour la France n’est un fusillé  du Mont-Valérien.  

De Gaulle est un militaire mais avant tout c’est un politique.  
Une idée force le guide : réconcilier les Français et retrouver l’unité nationale. La France est à reconstruire économiquement mais aussi politiquement. Pour cela, elle a besoin de la contribution de tous ses enfants. L’implication zélée de « l’Etat français » dans la collaboration divise cruellement les Français. De Gaulle veut donner une autre image : celle d’une France unifiée, éternelle, glorieuse qui s’est battue pour sa liberté, par delà la diversité des hommes, des combats, des champs de bataille Ces 15 cercueils en sont le témoignage palpable, tangible.

Il reprend cette idée dans ses discours notamment celui prononcé le 11 novembre 1945, à l’Arc de Triomphe, où il appelle les Français à lever « vers l’avenir les regards et les cœurs d’un grand peuple rassemblé » et à faire cesser les « absurdes querelles pour marcher sur la même route… »

Malgré un décret publié in extremis le 20 janvier 1946 annonçant la création d’un « Comité national pour l’édification d’un monument national aux morts de la guerre 1939-1945 », l’engagement d’édifier un mémorial n’est pas tenu. De Gaulle quitte le pouvoir le 20 janvier 1946. Le projet est enterré jusqu’à son retour « aux affaires » en 1958.

Durant ces années de traversée du désert, le Général, ses partisans et plus largement les Français célèbrent l’Appel du 18 juin au Mont-Valérien. L’Ordre de la Libération est le grand ordonnateur de cette commémoration au cérémonial immuable et parfaitement réglé. Le Général qui en est le Grand Chancelier, n’a jamais voulu transférer les compétences organisationnelles au ministère des Anciens Combattants.

Ce qui va devenir une tradition prend son origine le 18 juin 1946, quelques mois après le départ du Général. Une foule immense, ardente se presse au Mont-Valérien pour soutenir de Gaulle.

Le Général est ému par cette ferveur toute militante, mais il perçoit aussi très vite quel outil représente ce lieu, cette cérémonie, dans son projet politique. Il déclare quelques jours plus tard qu’ « il faudra que la cérémonie du Mont-Valérien se renouvelle tous les ans, que tous les ans la tombe de l’Inconnu et la terre des fusillés soient unis dans une même cérémonie symbolique… ».

Ces propos ne se comprennent qu’en reliant la cérémonie du 18 juin à la visite effectuée à Bayeux deux jours auparavant.
En effet, le 16 juin, de Gaulle prononce son deuxième discours à Bayeux (le premier date du 14 juin 1944, alors que  la ville vient d’être libérée).
Il y développe dans  un véritable discours programmatique sa conception des nouvelles institutions qu’il souhaite proposer au pays, basées sur un Etat fort, où le pouvoir exécutif procède du chef de l’Etat doté de pouvoirs réels, mais aussi arbitre du jeu politique, face à une IVe République défaillante, minée par le régime des partis et l’instabilité ministérielle. Il reprendra inlassablement toute cette thématique au fil des ans jusqu’en 1958. Pour atteindre cet objectif, la France doit d’abord refaire son unité.

De Gaulle perçoit quel avantage politique et médiatique il peut tirer de sa venue au Mont-Valérien.
D’une certaine façon, il réinvente la règle des trois unités : unité de temps : un jour, le 18 juin ; de lieu : le Mont-Valérien ; unité d’action : la sienne, passée, présente et à venir, qui se confond avec la France, avec cette certaine idée qui l’a toujours habité.

De 1946 à 1958, la répétition de ces cérémonies n’est donc pas qu’un simple appel au souvenir, mais plus largement appel à la résistance contre la IVe République et attente militante de profonds changements politiques. 

L’édification du Mémorial

Dès son retour au pouvoir le 1er juin 1958, de Gaulle relance et concrétise le projet. Il marque sa détermination à « aller vite » en s’impliquant personnellement dans la conception du projet aux côtés de l’architecte Félix Brunau.

Le Mémorial de la France combattante est inauguré le 18 juin 1960.
Le monument long de plus de 100 mètres, construit en grès des Vosges, s’appuie sur le glacis du fort.
Seize hauts-reliefs en bronze, aux motifs allégoriques y sont apposés de part et d’autre d’une croix de Lorraine haute de 12 mètres, placée au centre du monument et qui semble les retenir dans ses bras protecteurs et quelque peu dominateurs. La Croix de Lorraine est le symbole de la France libre. Le 1er juillet 1940, l’Amiral Emile Muselier, l’un des tout premiers à avoir rejoint de Gaulle, lui propose cette croix pour lutter contre la croix gammée. Le recours à l’image comme signe distinctif et identitaire, outil de communication et de propagande, est déjà bien compris.
Devant le Mémorial, une flamme permanente, symbole de l’esprit de Résistance, brûle dans une vasque.

Ces sculptures construisent « un récit, celui d’une épopée » celle de la France combattante présente sur tous les fronts, des premières batailles jusqu’à la victoire finale et que le visiteur, le gaulliste est emmené à passer en revue.

Ces hauts reliefs s’organisent autour du thème principal de la poursuite des combats pour la libération de la France.
Les 5 hauts reliefs Colmar, Paris, Alençon, Saumur, le Rhin, symbolisent les batailles pour la libération du territoire national.

L’ordre de présentation des hauts reliefs sur la façade du Mémorial ne doit rien au hasard.
De gauche à droite, face au monument, Colmar ouvre ce récit héroïque en images, le Rhin le clôture. Entre cet alpha et oméga du combat pour la libération, des étapes particulièrement chargées de sens scandent la progression des FFL.
Le serment fait par le général Leclerc et ses compagnons, soldats Français et étrangers, à Koufra (Libye) le 2 mars 1941, après avoir pris aux Italiens cette minuscule mais oh combien symbolique oasis, est tenu.
Leclerc et ses hommes, ses blindés, embryon de ce qui va devenir la 2e Division Blindée (2e DB) jurent qu’ils ne s’arrêteront de combattre que lorsque le drapeau français flottera sur la Cathédrale de Strasbourg. C’est le début d’une marche glorieuse qui passera en particulier par Paris. 
(Extraits de la Marche de la 2e DB : Ils ont vécu des heures merveilleuses/ Depuis Koufra, Ghadamès et Cherbourg/ Pour eux Paris fut l’entrée glorieuse/ Mais ils voulaient la Lorraine et Strasbourg/ Et tout la haut dans le beau ciel d’Alsace/ Faire flotter notre drapeau vainqueur/ C’est le serment magnifique et tenace/ Qu’ils avaient fait dans les heures de douleur.)
La libération de Colmar en février 1945, après de très durs combats symbolise la libération de l’Alsace toute entière, cette terre de France si souvent perdue et toujours retrouvée.

-Paris,
la main de l’occupant qui figure sur le haut relief et qui enserre la capitale doit lâcher prise, car « Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! mais Paris (est) libéré ! libéré par lui-même, libéré par son peuple, avec le concours des armées de la France toute entière, de la France qui se bat, de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle ». (Discours du général de Gaulle, à l’Hôtel de Ville, le 25 aout 1944)
- Le haut relief Alençon quant à lui met en valeur la première ville française à avoir été libérée par la 2e DB.
- Saumur proclame l’honneur retrouvé de l’armée. L’engagement dès juin 1940 et le sacrifice des Elèves officiers, pétris de tradition, futurs cadres et chefs de l’Armée de Terre, lavent l’affront et la honte que certains éléments de l’armée, en 1940, notamment ses chefs les plus prestigieux ont fait subir à la France.
-Le Rhin enfin, là où tout converge et où le cours de l’histoire s’inverse enfin. Strasbourg est libéré le 23 novembre ; Leclerc et la 1ère Armée franchisent en mars 1945 cette frontière mythique, qui est bien plus qu’un fleuve charriant ses eaux  et vont porter  au cœur même du 3e Reich, vaincu, la force de la victoire.
- Cassino, Fezzan, Bir Hakeim, Narvik, Sienne, sont là pour témoigner que l’armée de la France Libre s’est battue aussi en terre étrangère aux côtés de ses alliés, avec la même détermination contre l’ennemi commun et que sa présence a été décisive dans l’issue des combats.

De Gaulle veut que la France soit reconnue comme un acteur à part entière dans le processus de libération, pas comme un simple supplétif, pour qu’elle puisse peser dans les négociations futures. La reconnaissance de la légitimité de la France libre et de son chef par les alliés est à ce prix.

Pour mener à bien cette double mission, et vaincre les craintes des Américains, de Gaulle veut montrer qu’il s’appuie sur une véritable armée structurée, avec ses chefs ; la Résistance intérieure contribue pour sa part à la Libération.
Les hauts reliefs Casabianca (Marine), Forces Aériennes Françaises Libres, Maquis représentent ces différentes composantes et sont les acteurs de ces combats.
- Le haut relief Action quant à lui est le cœur de cet ensemble architectural, l’élément rassembleur, fédérateur, étant entendu que celui qui initie et coordonne l’action, ouvre des perspectives et redonne l’espoir, c’est le Général lui-même. L’unité se réalise par l’action d’un homme.
- Les hauts reliefs Fusillés et Déportation ont une place un peu à part dans l’imagerie mémorielle gaullienne. Les fusillés et les déportés n’ont à cette époque qu’un statut de victimes. La déportation juive n’a pas encore acquis sa spécificité.
La mémoire combattante gaullienne est principalement militaire, héroïque, ne laissant que peu d’espace à la Résistance intérieure, aux victimes de la déportation, aux « Malgré-nous » considérés à l’époque comme des quasi traîtres.

Chaque 18 juin, le général de Gaulle, les Compagnons de la Libération, une foule nombreuse et ardente se réapproprient les lieux, selon l’expression de Serge Barcellini.

Dans le même temps, à l’ombre du Mémorial, les familles des fusillés, les associations d’anciens combattants, résistants, otages organisent des cérémonies du souvenir dans les cimetières de la région parisienne, Ivry-sur-Seine en particulier et dans la clairière, essayant elles aussi de s’inscrire presque charnellement dans ces lieux, de s’approprier elles aussi cet espace dont elles se sentent exclues et dépossédées.

Dans la nuit du 17 au 18 juin 1960, les 16 cercueils sont transférés de la casemate provisoire dans la crypte du Mémorial lors d’une cérémonie solennelle. Recouverts du drapeau tricolore, placés en arc de cercle, ils sont disposés de façon anonyme dans la crypte définitive. Sur le tympan l’inscription qui figurait dans la casemate : «  Nous sommes ici pour témoigner devant l’histoire que de 1939 à 1945 ses fils ont lutté pour que la France vive libre » est reprise. (Des extraits du film retraçant la cérémonie de transfert des cercueils dans la nuit du 17 au 18 juin 1960 sont disponibles au centre d'information.)

L’ensemble mémoriel est parachevé le 10 mars 1962 ; le ministre des Anciens Combattants Raymond Triboulet inaugure le parcours du souvenir qui permet la jonction entre le Mémorial et la clairière des fusillés.
"De la crypte, des escaliers mènent à la ligne de crête du glacis intérieur. De là, un escalier...permet d'atteindre un chemin de ronde... Il conduit à la chapelle où des condamnés étaient rassemblés avant d'être coinduits jusqu'à la sinistre clairière, par un sentier passant par un champ de mines et une haute miraille..."( S. Barcellini, A. Wieviorka, Passant souviens-toi). 
L’architecte Félix Brunau a souhaité maintenir les lieux en l’état, être le moins interventionniste possible dans cet espace où la puissance émotionnelle et évocatrice demeurent intactes et se suffisent à elles mêmes. Dans la clairière, près du mat aux couleurs, seule est déposée au sol une dalle qui évoque ceux qui sont tombés. Identique à celle du cimetière d’Ivry, on peut y lire : "Ici de 1940 à 1944 tombèrent plus de 4500 résistants fusillés par l'ennemi pour leur indomptable foi dans les destins de leur pays".

Cependant, au moment où le rapprochement des deux espaces, celui du Mémorial, symbole collectif de l’épopée des héros de la France combattante, offert aux regards de tous, lieu consacré de toutes les cérémonies officielles, et la clairière, espace discret « entre murs et talus », replié sur lui-même comme pour rappeler la solitude extrême du condamné, et témoin au sens propre, de l’exécution de plus d’un millier d’hommes où seules les familles et les associations de résistants perpétuent année après année le souvenir des leurs, devient une réalité physique, la « symbiose des mémoires gaullienne et communiste » selon l’expression de S. Barcellini relève toujours de l’utopie. La cérémonie officielle du 18 juin s’arrête au pied des marches du Mémorial.
 

La proposition de loi de Badinter et le monument en hommage aux fusillés

En 1997, Robert Badinter, Sénateur des Hauts-de-Seine, dépose une proposition qui « ne revêt aucun caractère politique » mais qui est « un acte de piété, de mémoire »  pour l’édification d’un monument aux fusillés du Mont-Valérien.
Il part du constat que les noms des fusillés ne sont inscrits nulle part, alors que partout ailleurs stèles, plaques et monuments conservent les noms des martyrs de la Résistance. Paradoxalement, pas au Mont-Valérien pourtant haut lieu de la Mémoire nationale.
Tous ces hommes  ne sont pas morts anonymes. Les autorités allemandes ont relevé et consigné avec précision les dates, jours, heures des exécutions et l’identité des fusillés. « C’est ce voile de silence et d’oubli que nous (vous) demandons de lever ».
Cet acte de mémoire est déposé pour les héros eux mêmes qui tombèrent en ce lieu, pour que leurs familles puissent venir les honorer sur le lieu même, mais surtout pour les nouvelles générations car « il est bon qu’elles puissent retrouver ici, inscrits côte à côte les noms de tous ceux qui furent fusillés pour la France …, qu’elles mesurent à la lecture de ces noms, la diversité des origines, des convictions philosophiques, politiques, religieuses mais qui étaient unis dans le même amour dela France et de la liberté… »

La loi est votée à l’unanimité le 22 octobre 1997.

En 1998, une Commission est chargée d’établir la liste des noms des fusillés la plus exhaustive possible et lance un concours pour l’édification d’un monument.  
En 2000, un jeune artiste plasticien, Pascal Convert remporte le concours avec son projet de monument en forme de moule de cloche.
Selon l’artiste, la cloche est un objet commun à de nombreuses civilisations, qui a traversé le temps et qui fonde une communauté, en ponctuant la vie des hommes. « La cloche est un cœur qui unit dans la joie de la naissance et la tristesse du deuil. Parce que la cloche marque le temps, celui de la guerre, de la paix et enfin celui de la justice ». (Entretien avec P. Convert. L’Humanité, 17/09/2003).
Sans doute d’autres choix de monument étaient-ils envisageables, comme un mur de marbre où seraient gravés les noms, tout au long du parcours qui mène à la clairière, « ce qui aurait permis de cheminer avec ce cortège de martyrs », mais les contraintes de l’emplacement rendaient la chose difficilement réalisable.
Les 1010 des noms des fusillés sont inscrits par année et par ordre alphabétique. Une inscription sur la base de la cloche perpétue la mémoire de « tous ceux qui n’ont pas été identifiés ».

 

Pour conclure

 

Le Mont-Valérien est aujourd’hui un haut lieu de la Mémoire nationale incontestable et incontesté.
Le Mont-Valérien c'est-à-dire le Mémorial de la France combattante et la clairière, lieu des exécutions.
Le Mont-Valérien n’est pas une juxtaposition de mémoires, adossées l’une à l’autre, en compétition de légitimité et d’authenticité, mais le creuset où se retrouvent et se mêlent des valeurs fondatrices d’une société démocratique et communes à toute une Nation, la France.

Ces valeurs ont été vécues, exprimées jusqu’à l’extrême par les résistants et les otages dans leurs dernières lettres, les graffitis laissés sur les murs de la chapelle.

Face à la déshumanisation qu imposent les Allemands, ces hommes et femmes n’ont pas renoncé à leur idéal :
- par la fraternité qui les unit : « Nos camarades du camp de Compiègne ont taché par des envois de friandises et cigarettes d’atténuer notre attente anxieuse. Ce geste nous a touchés infiniment lorsqu’on sait qu’ils sont privés de tout cela ». Lettre d’Henri Bannetel, 14 décembre 1941,
- par l’espérance inébranlable en une victoire inéluctable : « Je meurs à deux doigts de la victoire et du but » écrit Missak Manouchian le 21 février 1944.
« Nous vous quittons pleins d’espoir en un avenir meilleur et radieux pour vous, c’est la certitude d’y avoir contribué qui nous réconforte par cette belle journée de printemps ». Lettre de René Roekel le 24 mars 1944,
- et par la fierté d’être Français : « La dernière heure va sonner pour nous ; à l’heure où vous recevrez cette carte, nous ne serons plus de ce monde depuis longtemps, mais nous mourrons en braves et fiers d’être Français » Lettre de Jean Bosc le 2 juin 1944.

Tous les condamnés et otages ne sont pas autorisés à écrire. L’arbitraire toujours. Ceux qui peuvent rédiger quelques lignes le font parfois avec des mots d’angoisse : « C’est dur de mourir comme cela, comme une bête qu’on abat ». Anonyme, 20 février 1942.

Ils n’expriment pas de haine pour l’ennemi : « Au moment de mourir, je proclame que je n’ai aucune haine pour le peuple allemand et contre qui que ce soit… Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur à tous ». Lettre de Missak Manouchian, le 21 février 1944.
Ils n’ont pas de remords sur leur action dans la Résistance, ils sont au clair avec eux-mêmes. Engagés volontaires, ils restent maîtres de leur vie jusqu’au bout. Fiers de leur vie, amoureux de  la vie au point de faire crier à Marcel Rayman à l’instant de mourir : « Vive la vie », défi ultime à ceux qui arborent une tête de mort sur leur uniforme.
Mais tous éprouvent des regrets infinis pour ces moments heureux et doux passés avec ceux qu’ils aiment et surtout avec leurs enfants. Joseph Epstein écrit à son fils le 11 avril 1944 :
« Mon petit microbe, mon fils …Je tomberai courageusement mon petit Microbe chéri, pour ton bonheur et celui de tous les enfants et de toutes les mamans. Garde moi un tout petit coin dans ton cœur. Un tout petit coin mais rien qu’à moi ».

Animés par une véritable foi, laïque ou religieuse dans le devenir de l’homme, ils trouvent la force d’écrire comme Jacques Decour le 30 mai 1942 : « Je me considère un peu comme une feuille qui tombe de l’arbre pour faire du terreau. La qualité du terreau dépendra de celles des feuilles. Je veux parler de la jeunesse française en qui je mets tout mon espoir… ».

Ces lettres réaffirment une dernière fois les valeurs de fraternité, de patriotisme, d’humanisme qui ont fondé l’engagement de ces hommes.
La transmission a eu lieu. Nous en sommes maintenant les dépositaires et les continuateurs.

Commémorer c’est conserver une mémoire aussi vivante que possible, engagement bien difficile à tenir, si l’on en croit Robert Badinter, puisque « ce qui use les commémorations, c’est le temps ».

Si la transmission est un travail de mémoire, sans cesse remis en chantier, travail de rigueur, critique sur lui-même et sur son objet, où les avancées de la recherche historique sont garantes de nouvelles connaissances vérifiables et opposables aux tentatives négationnistes, c’est aussi un acte pédagogique qui sait adapter ses formes, ses contenus, sa restitution aux  publics et aux époques. Le temps le lui impose.

Comme les corps, la parole des résistants, des déportés s’affaiblit. Bientôt elle sera inaudible. Avant que le silence ne s’installe pour toujours, des « hommes de bonne volonté » accompagnent ces rescapés  dans l’expression difficile, douloureuse de leur vécu, les aident à mettre en mots une parole éclatée, enfouie au plus profond.

Dire l’indicible : certains y sont parvenus ; pour d’autres c’est toute une part d’eux-mêmes qui ne sera jamais partagée.
D’autres bonnes volontés ou les mêmes, mettent tout en œuvre pour sauvegarder les sites mémoriels dela Grande Guerre, des villes détruites et des villes martyrs, de la Déportation des Juifs ou bien encore des Tsiganes …, pour les préserver autant que possible de la dégradation du temps et du désintérêt des hommes.

Que faire  pour que ces mémoires se perpétuent, qu'elles ne cessent d’imprégner et de se diffuser au travers du  tissu social ? Que faire pour que la société dans laquelle nous vivons les accepte toujours, les « reconnaisse » c'est-à-dire y retrouve les signes, les marqueurs de sa propre identité et les nourrisse de toute sa vitalité civique ?
Que faire ? Fondre toutes les commémorations dans une seule, officielle, désignée porte parole de toutes pour mieux n’en entendre aucune, un Memorial Day à la française, au risque de la confusion, de la banalisation et de la dilution du sens ou bien donner la parole pendant qu’il en est encore temps aux rares témoins et acteurs survivants, respecter les identités de chacune des commémorations, de chacune de ces histoires, uniques à tous égards, à nulle autre pareille ? Les Associations de résistants et de déportés voient leurs membres disparaître. Pour assurer la transmission aux jeunes générations, certaines, avec lucidité et courage, prennent des décisions allant dans ce sens. Le choix opéré par l’Ordre de la Libération est à cet égard exemplaire pour que vive l’esprit de la Résistance et de la Libération.
Alors qu’il ne reste plus que 23 Compagnons, tous très âgés, une loi votée en 1999 et appliquée depuis le 16 novembre 2012 – le 16 novembre 1940 est la date de création de l’Ordre-  transfère ses attributions et ses compétences, aux cinq villes Compagnons dela Libération. La transmission est assurée.

La transmission de cette mémoire combattante aux jeunes générations, bien collectif, structurant est aujourd’hui plus que jamais d’actualité.

CC  (Rc) Edith Rozier-Robin 
Professeur. Académie de Paris

Pour approfondir

 

La Résistance c’est l’action combattante mais en tout premier lieu c’est une parole de refus portée par une voix celle du général de Gaulle qui s’est élevée dans les ténèbres de la défaite.
D’autres voix l’ont ralliée : Radio Londres, la presse libre mais aussi celles des poètes, des musiciens, des artistes qui rejoindront la France Libre. Pour eux, créer c’est résister.
 
Etudier leurs œuvres c’est aussi parler de la Résistance, de ceux qui l’ont incarnée, d’une autre façon, avec un éclairage différent, celui de la création artistique qui est leur arme à eux pour exprimer leur honte et leur révolte face à la barbarie, mais aussi leur admiration immense pour l’Homme et l’espoir dans la victoire finale. 

Voici quelques ouvertures possibles pour aborder ces thématiques sous un autre angle

Sur Internet :
- Office national des anciens combattants et victimes de guerre (ONACVG) : www.onac-vg.fr
- Ordre de la Libération : www;ordredelaliberation.fr
- Fondation Charles de Gaulle : www.charles-de-gaulle.org 

Des textes et des poèmes :
- Louis Aragon, Le Roman inachevé, Paris, Gallimard,1956.
Strophes pour se souvenir. Etude possible en parallèle de la lettre d’adieu de Missak Manouchian à sa femme Mélinée le 21 février 1944.   

- Jean Cassou, Trente trois sonnets composés au secret, Paris, Ed. de Minuit, 1944.
Egalement Poésie/Gallimard, 1995. Préface de Louis Aragon (François la Colère) écrite en 1944.
Sonnet V
Sonnet VI 

- Paul Eluard, Au rendez-vous allemand, Ed. de Minuit, 2012.
« Avis » est le premier poème du recueil. Ecrit par provocation aux avis allemands ; 
« Gabriel Péri » dont l'étude est possible en parallèle de la dernière lettre de Péri et le poème.


De la musique et des chants :
- La Complainte du Partisan : Texte écrit par Emmanuel d’Astier dela Vigerie, musique d’Anna Marly. Chant composé à Londres en 1943. Chant repris  par Léonard Cohen.
- Le Chant des Partisans : Texte de Joseph Kessel et Maurice Druon. Musique d’Anna Marly. 
Le Chant des marais Texte écrit en allemand : « Boergermoorlied » ou « Die Moorsoldaten ». 
- L’Affiche rouge : Texte d’Aragon, musique de Léo Ferré. Chanté par lui-même. Hommage à ces étrangers qui aimaien tla France. 

Paris et la Résistance. Les rues se souviennent
 :
les stations de métro ; les plaques ; les noms des rues...Voir le livre d’Annette Wieviorka et Serge Barcellini, Passant souviens-toi. Les lieux de souvenir de la Seconde guerre mondiale, Plon, 1995.  2e édition : Graphein 1999

Prolongements possibles sur l'esthétique des cérémonies militaires d'hier et aujourd’hui. Comparer par exemple le transfert des 15 cercueils en 1945, les obsèques et la panthéonisation de Jean Moulin et les obsèques du Général à Colombey (le corps est présent) et à Notre Dame (absence physique) mais représentation mondiale.

Quels contenus pour quel message :
Enseignement de l’esprit de défense et créations artistiques : est il légitime ou sacrilège de les rapprocher ?
L’art aujourd’hui est il encore un vecteur de transmission de la mémoire combattante ?